全球新俗套

 

布尔迪厄、瓦岗  张慧君摘译

(法国《外交世界》(Le Monde diplomatique)月报总第554期(20005月号)发表了法国法兰西公学教授皮埃尔.布尔迪厄(P.Bourdieu)和美国加州贝克兰大学教授罗依克.瓦岗(L.Wacquant)合写的文章《全球新俗套》。两位有名的社会学家揭露了新自由主义意识形态,在全球化条件下,通过一些似是而非的概念,征服人们的思想。文章主要内容如下。)

一段时间以来,在所有的先进国家中,不论是传媒知识分子和高级记者,还是国际公务员和雇主,全都心领神会地在使用一种奇怪的新语言以及一些含混的新词汇:「全球化」、「新经济」、「后现代」、「社区主义」、「多文化主义」、「弹性」等。这些新俗套不知何时突然冒出,眼下却几乎已成为挂在所有人嘴边的口头禅。

随着全球新俗套的传播,「资本主义」、「不平等」、「阶级」、「剥削」、「统治」等具有实在内涵的概念被一些人以过时和落伍为借口束之高阁。这是名副其实的符号帝国主义的产物。由此产生的后果十分严重和有害。因为这种帝国主义不仅为新自由主义卫道士所推崇,而且也得到了文化产品制造者(研究人员、作家和艺术家)和以进步自居的左翼人士的捧场。

文化帝国主义是建立在强制基础上的一种符号强暴,其目的旨在把自己的见解强加于人,其特点则是把与特定历史经验相联系的特殊需要说成为具有普遍意义的东西而全面推广。

这些在亚里士多德的意义上只是辩论俗套的概念和命题,因其原发地在美国,被人们信以为十分重要,因而从柏林到布宜诺斯艾利斯,从伦敦到里斯本,迅速在世界各地传播。以中立思想自居的各大国际机构、保守派的思想库、慈善基金会、名牌大学和重要媒体,无不起劲地充当传送信息的驿站,他们不遗余力地把这些俗套当作万能钥匙四处分发,让仓促命笔的专家学者有点超现代的飘飘然感觉。

后福特主义和后凯恩斯主义时代的美国社会,被当作衡量各种事物的范例和标准。这个独一无二的最高权力,这个全球符号的麦加圣地,其特点就是破除国家的社会福利性,大力加强国家的惩治性,镇压工会运动,实现建立在「股票价值」基础上的企业独裁。而这一切所产生的社会后果,则是职业不稳定及社会不安定的普遍化成为经济活动的优先推动力。

就拿围绕着「多文化主义」而进行的辩论为例,这个从欧洲输入的词语原来用以确指文明圈中的文化多样性,而在美国却被用来掩盖对黑人的继续排斥、「美国梦」神话的危机、体系由公共教育以及破产而连带产生的「机会均等」的危机。随着当今对文化资本的争夺日趋激烈,阶级不平等的差距正以令人眩目的速度不断拉大,作为掩盖这一危机的面纱,「多文化」这个形容词其实并不意味着学术经典对边缘文化的承认,而是让大学在国家甩手不管的背景下,充当中等和上等阶级的再生产工具。

美国的「文化主义」既不是概念,也不是理论,更不是社会运动或政治运动,却自称对这一切无所不包。这个用来应付门面的招牌之所以在知识界有其地位,完全是由于许多人以讹传讹的结果。也就是说,「多文化主义」带着美国民族思想的三大坏毛病,重新向世界各地输出:

1.「小团体主义」:即把被国家官僚奉为经典的社会分化确认为认识准则和政治要求;

2.民粹主义:用对被统治者的文化和观点的颂扬去代替对统治机构和运行机制的分析;

3.道德主义:在社会经济世界的分析中,力图阻挠实施健康合理的唯物论,因而在承认民族本质特征的问题上,陷于无结果、无休止的争论。正当哲学家们在「文化承认」的问题上高谈阔论时,被统治阶级和被统治种族却有成千上万名儿童因受名额限制,被赶出了小学校门。

再说「全球化」,这个多义概念的作用,说到底就是用经济宿命论来为美国的帝国主义行径装点门面,使人们以为跨国家力量对比是件天经地义的事情。通过对发达国家经济演变的长时段分析,人们发现「全球化」并不是资本主义的新阶段,而是各国政府为心甘情愿地屈从金融市场的意志而援引的一个「修辞用语」。在这些国家中,政府推行的非工业化措施,扩大不平等的措施,以及收缩社会福利的措施,不但不是对外贸易增长的必然后果,而是反映着阶级力量对比朝着有利于资本家的方向转移。

美国在把反映本国社会结构的感知范畴强加于其它各国,力图以自己的形象改造世界;通过一些似是而非的概念,对人们的思想进行殖民征服,这只能导致一切看华盛顿的眼色行事。这些新俗套鹦鹉学舌般地模仿科学,给统治者的社会宿命论穿上理性的外衣。它们深入政治和经济决策者及公众的头脑,有着足以呼风唤雨的能量,因为它们既是制定政策的工具,又是进行政策评估的工具。正如科学时代的所有神话一样,新俗套依据一系列相互促进和相互呼应的对立和等同,展示发达国家当今社会的变化;国家少管或不管经济事务,但又强化其警察和惩治机构;破除控制资金流向的法规和放开就业市场,但又削减社会保障和鼓吹「个人责任」。由此,市场便成了「自由」、「开放」、「灵活」、「生动活泼」、「流动」等等的同义语,而国家变成「强制」「封闭」、「死板」、「千篇一律」、「停滞」的代名词。

新自由主义理性在从事文化生产的两类典型人物身上获得了完美的知识体现:一类是在幕后为部长和雇主准备技术文件的专家;另一类是拋弃教职、投靠当局的官方传媒顾问。他们的使命是以学术的形式为国家贵族和企业贵族草拟政策方针。而典型中的全球典型,无疑当属英国剑桥大学教授、「结构化理论之父」、不久前出任伦敦经济学院院长的安东尼.吉登斯,他是各种社会学传统和哲学传统经院综合的代表。由于历史、文化和语言等原因,英国位于美国和欧洲大陆之间的中立地带,这就使布莱尔和吉登斯可以起到特洛伊木马的作用。新自由主义经济的主子们从此放心睡觉,他们已经找到了自己的潘格罗斯(伏尔泰《老实人》中一味粉饰太平的典型人物)。

La nouvelle vulgate planétaireDes militants qui se pensent encore progressistes ratifient à leur tour la novlangue américaine quand ils fondent leurs analyses sur les termes « exclusion », « minorités », « identité », « multiculturalisme ». Sans oublier « mondialisation ».

par Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant, mai 2000

Dans tous les pays avancés, patrons et hauts fonctionnaires internationaux, intellectuels médiatiques et journalistes de haute volée se sont mis de concert à parler une étrange novlangue dont le vocabulaire, apparemment surgi de nulle part, est dans toutes les bouches : « mondialisation » et « flexi bilité » ; « gouvernance » et « employabilité » ; « underclass » et « exclusion » ; « nouvelle économie » et « tolérance zéro » ; « communautarisme » , « multiculturalisme » et leurs cousins « postmodernes » , « ethnicité » , « minorité » , « identité » , « fragmentation » , etc.

La diffusion de cette nouvelle vulgate planétaire - dont sont remarquablement absents capitalisme, classe, exploitation, domination, inégalité, autant de vocables péremptoirement révoqués sous prétexte d’obsolescence ou d’impertinence présumées - est le produit d’un impérialisme proprement symbolique.Les effets en sont d’autant plus puissants et pernicieux que cet impérialisme est porté non seulement par les partisans de la révolution néolibérale, lesquels, sous couvert de modernisation, entendent refaire le monde en faisant table rase des conquêtes sociales et économiques résultant de cent ans de luttes sociales, et désormais dépeintes comme autant d’archaïsmes et d’obstacles au nouvel ordre naissant, mais aussi par des producteurs culturels (chercheurs, écrivains, artistes) et des militants de gauche qui, pour la grande majorité d’entre eux, se pensent toujours comme progressistes.

Comme les dominations de genre ou d’ethnie, l’impérialisme culturel est une violence symbolique qui s’appuie sur une relation de communication contrainte pour extorquer la soumission et dont la particularité consiste ici en ce qu’elle universalise les particularismes liés à une expérience historique singulière en les faisant méconnaître comme tels et reconnaître comme universels (1).

Ainsi, de même que, au XIXe siècle, nombre de questions dites philosophiques, comme le thème spenglérien de la « décadence » , qui étaient débattues dans toute l’Europe trouvaient leur origine dans les particularités et les conflits historiques propres à l’univers singulier des universitaires allemands (2), de même aujourd’hui nombre de topiques directement issus de confrontations intellectuelles liées aux particularités et aux particularismes de la société et des universités américaines se sont imposés, sous des dehors en apparence déshistoricisés, à l’ensemble de la planète.

Ces lieux communs, au sens aristotélicien de notions ou de thèses avec lesquelles on argumente mais sur lesquelles on n’argumente pas, doivent l’essentiel de leur force de conviction au prestige retrouvé du lieu dont ils émanent et au fait que, circulant à flux tendu de Berlin à Buenos Aires et de Londres à Lisbonne, ils sont présents partout à la fois et sont partout puissamment relayés par ces instances prétendument neutres de la pensée neutre que sont les grands organismes internationaux - Banque mondiale, Commission européenne, Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) -, les « boîtes à idées » conservatrices (Manhattan Institute à New York, Adam Smith Institute à Londres, Deutsche Bank Fundation à Francfort, et de l’exFondation Saint-Simon à Paris), les fondations de philanthropie, les écoles du pouvoir (Science-Po en France, la London School of Economics au Royaume-Uni, la Harvard Kennedy School of Government en Amérique, etc.), et les grands médias, inlassables dispensateurs de cette lingua franca passe-partout, bien faite pour donner aux éditorialistes pressés et aux spécialistes empressés de l’import-export culturel l’illusion de l’ultramodernisme.

Outre l’effet automatique de la circulation internationale des idées, qui tend par la logique propre à occulter les conditions et les significations d’origine (3), le jeu des définitions préalables et des déductions scolastiques substitue l’apparence de la nécessité logique à la contingence des nécessités sociologiques déniées et tend à masquer les racines historiques de tout un ensemble de questions et de notions - l’« efficacité » du marché (libre), le besoin de reconnaissance des « identités » (culturelles), ou encore la réaffirmation -célébration de la « responsabilité » (individuelle) - que l’on décrétera philosophiques, sociologiques, économiques ou politiques, selon le lieu et le moment de réception.

Ainsi planétarisés, mondialisés, au sens strictement géographique, en même temps que départicularisés, ces lieux communs que le ressassement médiatique transforme en sens commun universel parviennent à faire oublier qu’ils ne font bien souvent qu’exprimer, sous une forme tronquée et méconnaissable, y compris pour ceux qui les propagent, les réalités complexes et contestées d’une société historique particulière, tacitement constituée en modèle et en mesure de toutes choses : la société américaine de l’ère postfordiste et postkeynésienne. Cet unique super-pouvoir, cette Mecque symbolique de la Terre, est caractérisé par le démantèlement délibéré de l’Etat social et l’hypercroissance corrélative de l’Etat pénal, l’écrasement du mouvement syndical et la dictature de la conception de l’entreprise fondée sur la seule « valeur-actionnaire » , et leurs conséquences sociologiques, la généralisation du salariat précaire et de l’insécurité sociale, constituée en moteur privilégié de l’activité économique.

Il en est ainsi par exemple du débat flou et mou autour du « multiculturalisme » , terme importé en Europe pour désigner le pluralisme culturel dans la sphère civique alors qu’aux Etats-Unis il renvoie, dans le mouvement même par lequel il les masque, à l’exclusion continuée des Noirs et à la crise de la mythologie nationale du « rêve américain » de l’« opportunité pour tous » , corrélative de la banqueroute qui affecte le système d’enseignement public au moment où la compétition pour le capital culturel s’intensifie et où les inégalités de classe s’accroissent de manière vertigineuse.

L’adjectif « multiculturel » voile cette crise en la cantonnant artificiellement dans le seul microcosme universitaire et en l’exprimant dans un registre ostensiblement « ethnique » , alors que son véritable enjeu n’est pas la reconnaissance des cultures marginalisées par les canons académiques, mais l’accès aux instruments de (re)production des classes moyenne et supérieure, comme l’Université, dans un contexte de désengagement actif et massif de l’Etat.

Le « multiculturalisme » américain n’est ni un concept, ni une théorie, ni un mouvement social ou politique - tout en prétendant être tout cela à la fois. C’est un discours écran dont le statut intellectuel résulte d’un gigantesque effet d’allodoxia national et international (4) qui trompe ceux qui en sont comme ceux qui n’en sont pas. C’est ensuite un discours américain, bien qu’il se pense et se donne comme universel, en cela qu’il exprime les contradictions spécifiques de la situation d’universitaires qui, coupés de tout accès à la sphère publique et soumis à une forte différenciation dans leur milieu professionnel, n’ont d’autre terrain où investir leur libido politique que celui des querelles de campus déguisées en épopées conceptuelles.

C’est dire que le « multiculturalisme » amène partout où il s’exporte ces trois vices de la pensée nationale américaine que sont a) le « groupisme » , qui réifie les divisions sociales canonisées par la bureaucratie étatique en principes de connaissance et de revendication politique ; b) le populisme, qui remplace l’analyse des structures et des mécanismes de domination par la célébration de la culture des dominés et de leur « point de vue » élevé au rang de proto-théorie en acte ; c) le moralisme, qui fait obstacle à l’application d’un sain matérialisme rationnel dans l’analyse du monde social et économique et condamne ici à un débat sans fin ni effets sur la nécessaire « reconnaissance des identités » , alors que, dans la triste réalité de tous les jours, le problème ne se situe nullement à ce niveau (5) : pendant que les philosophes se gargarisent doctement de « reconnaissance culturelle » , des dizaines de milliers d’enfants issus des classes et ethnies dominées sont refoulés hors des écoles primaires par manque de place (ils étaient 25 000 cette année dans la seule ville de Los Angeles), et un jeune sur dix provenant de ménages gagnant moins de 15 000 dollars annuels accède aux campus universitaires, contre 94 % des enfants des familles disposant de plus de 100 000 dollars.

On pourrait faire la même démonstration à propos de la notion fortement polysémique de « mondialisation » , qui a pour effet, sinon pour fonction, d’habiller d’oecuménisme culturel ou de fatalisme économiste les effets de l’impérialisme américain et de faire apparaître un rapport de force transnational comme une nécessité naturelle. Au terme d’un retournement symbolique fondé sur la naturalisation des schèmes de la pensée néolibérale dont la domination s’est imposée depuis vingt ans grâce au travail des think tanks conservateurs et de leurs alliés dans les champs politique et journalistique (6), le remodelage des rapports sociaux et des pratiques culturelles conformément au patron nord-américain, qui s’est opéré dans les sociétés avancées à travers la paupérisation de l’Etat, la marchandisation des biens publics et la généralisation de l’insécurité salariale, est accepté avec résignation comme l’aboutissement obligé des évolutions nationales, quand il n’est pas célébré avec un enthousiasme moutonnier. L’analyse empirique de l’évolution des économies avancées sur la longue durée suggère pourtant que la « mondialisation » n’est pas une nouvelle phase du capitalisme mais une « rhétorique » qu’invoquent les gouvernements pour justifier leur soumission volontaire aux marchés financiers. Loin d’être, comme on ne cesse de le répéter, la conséquence fatale de la croissance des échanges extérieurs, la désindustrialisation, la croissance des inégalités et la contraction des politiques sociales résultent de décisions de politique intérieure qui reflètent le basculement des rapports de classe en faveur des propriétaires du capital (7).

En imposant au reste du monde des catégories de perception homologues de ses structures sociales, les Etats-Unis refaçonnent le monde à leur image : la colonisation mentale qui s’opère à travers la diffusion de ces vrais-faux concepts ne peut conduire qu’à une sorte de « Washington consensus » généralisé et même spontané, comme on peut l’observer aujourd’hui en matière d’économie, de philanthropie ou d’enseignement de la gestion (lire pages 8-9). En effet, ce discours double qui, fondé dans la croyance, mime la science, surimposant au fantasme social du dominant l’apparence de la raison (notamment économique et politologique), est doté du pouvoir de faire advenir les réalités qu’il prétend décrire, selon le principe de la prophétie autoréalisante : présent dans les esprits des décideurs politiques ou économiques et de leurs publics, il sert d’instrument de construction des politiques publiques et privées, en même temps que d’instrument d’évaluation de ces politiques. Comme toutes les mythologies de l’âge de la science, la nouvelle vulgate planétaire s’appuie sur une série d’oppositions et d’équivalences, qui se soutiennent et se répondent, pour dépeindre les transformations contemporaines des sociétés avancées : désengagement économique de l’Etat et renforcement de ses composantes policières et pénales, dérégulation des flux financiers et désencadrement du marché de l’emploi, réduction des protections sociales et célébration moralisatrice de la « responsabilité individuelle » :

marché  Etat

liberté  contrainte

ouvert  fermé

flexible  rigide

dynamique, mouvant immobile, figé

futur, nouveauté  passé, dépassé

croissance immobilisme, archaïsme

individu, individualisme  groupe, collectivisme

diversité, authenticité  uniformité, artificialité

démocratique  autocratique (« totalitaire » )

L’impérialisme de la raison néolibérale trouve son accomplissement intellectuel dans deux nouvelles figures exemplaires du producteur culturel. D’abord l’expert, qui prépare, dans l’ombre des coulisses ministérielles ou patronales ou dans le secret des think tanks, des documents à forte teneur technique, couchés autant que possible en langage économique et mathématique. Ensuite, le conseiller en communication du prince, transfuge du monde universitaire passé au service des dominants, dont la mission est de mettre en forme académique les projets politiques de la nouvelle noblesse d’Etat et d’entreprise et dont le modèle planétaire est sans conteste possible le sociologue britannique Anthony Giddens, professeur à l’université de Cambridge récemment placé à la tête de la London School of Economics et père de la « théorie de la structuration » , synthèse scolastique de diverses traditions sociologiques et philosophiques.

Et l’on peut voir l’incarnation par excellence de la ruse de la raison impérialiste dans le fait que c’est la Grande-Bretagne, placée, pour des raisons historiques, culturelles et linguistiques, en position intermédiaire, neutre (au sens étymologique), entre les Etats-Unis et l’Europe continentale, qui a fourni au monde ce cheval de Troie à deux têtes, l’une politique et l’autre intellectuelle, en la personne duale de Tony Blair et d’Anthony Giddens, « théoricien » autoproclamé de la « troisième voie » , qui, selon ses propres paroles, qu’il faut citer à la lettre, « adopte une attitude positive à l’égard de la mondialisation » ; « essaie (sic) de réagir aux formes nouvelles d’inégalités » mais en avertissant d’emblée que « les pauvres d’aujourd’hui ne sont pas semblables aux pauvres de jadis (de même que les riches ne sont plus pareils à ce qu’ils étaient autrefois) » ; « accepte l’idée que les systèmes de protection sociale existants, et la structure d’ensemble de l’Etat, sont la source de problèmes, et pas seulement la solution pour les résoudre » ; « souligne le fait que les politiques économiques et sociales sont liées » pour mieux affirmer que « les dépenses sociales doivent être évaluées en termes de leurs conséquences pour l’économie dans son ensemble » ; enfin se « préoccupe des mécanismes d’exclusion » qu’il découvre « au bas de la société, mais aussi en haut (sic) » , convaincu que « redéfinir l’inégalité par rapport à l’exclusion à ces deux niveaux » est « conforme à une conception dynamique de l’inégalité (8) » . Les maîtres de l’économie peuvent dormir tranquilles : ils ont trouvé leur Pangloss.

Pierre Bourdieu

Sociologue, professeur au Collège de France.

Loïc Wacquant

Professeur à l’université de Californie, Berkeley, et à la New School for Social Research, New York.

(1) Précisons d’entrée que les Etats-Unis n’ont pas le monopole de la prétention à l’universel. Nombre d’autres pays - France, Grande-Bretagne, Allemagne, Espagne, Japon, Russie - ont exercé ou s’efforcent encore d’exercer, dans leurs sphère d’influence propre, des formes d’impérialisme culturel en tout points comparables. Avec cette différence toutefois que, pour la première fois de l’histoire, un seul pays se trouve en position d’imposer son point de vue sur le monde au monde entier.

(2) Cf. Fritz Ringer, The Decline of the Mandarins, Cambridge University Press, Cambridge, 1969.

(3) Pierre Bourdieu, «  Les conditions sociales de la circulation internationale des idées  » , Romanistische Zeitschrift fur Literaturgeschichte, 14-1/2, Heidelberg, 1990, p. 1-10.

(4) Allodoxia : le fait de prendre une chose pour une autre.

(5) Pas plus que la mondialisation des échanges matériels et symboliques, la diversité des cultures, ne date de notre siècle puisqu’elle est coextensive de l’histoire humaine, comme l’avaient déjà signalé Emile Durkheim et Marcel Mauss dans leur «  Note sur la notion de civilisation  » (Année sociologique, nno. 12, 1913, p. 46-50, vol. III, Editions de Minuit, Paris, 1968).

(6) Lire Keith Dixon, Les Evangélistes du marché, Raisons d’agir Editions, Paris, 1998.

(7) Sur la «  mondialisation  » comme «  projet américain  » visant à imposer la conception de la «  valeur-actionnaire  » de l’entreprise, cf. Neil Fligstein, «  Rhétorique et réalités de la « mondialisation »  » , Actes de la recherche en sciences sociales, Paris, nno. 119, septembre 1997, p. 3647.

(8) Ces extraits sont issus du catalogue de définitions scolaires de ses théories et vues politiques qu’Anthony Giddens propose à la rubrique «  FAQs (Frequently Asked Questions)  » de son site Internet : www.lse.ac.uk/Giddens/


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